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3 questions à Michel Urvoy: « Si élus et journalistes sont en dehors des réalités, il ne faut pas s’étonner de la montée des anti-système »

8 septembre 2017

Ancien éditorialiste politique à Ouest-France et directeur de la rédaction à Paris, Michel Urvoy explique à la Une, sa vision du journalisme politique au moment où la frontière entre les deux professions (journaliste et politique) se fait plus poreuse.

Que vous inspire la nomination de Bruno Roger-Petit comme porte-parole de l’Élysée?

– En France, il y a toujours eu un mélange entre politique et journalisme. À la différence des pays anglo-saxons qui séparent faits et commentaires, investigation et prise de position, nous avons une tendance à tout mélanger, avec des journalistes qui veulent faire de la politique sans la légitimité des urnes et des politiques plus à l’aise dans le commentaire que l’action politique. Je suis contre cette pratique, qui jette la suspicion sur tout le monde, rend tous les journalistes suspects de parti-pris et donne aux politiques une image de saltimbanques. Chacun à sa place et la démocratie sera bien gardée !

 

Le journaliste britannique Jon Snow a récemment déclaré que sa profession était une « élite déconnectée » de la population. Pour Christophe Barbier, « se confronter au terrain pollue l’esprit« . Vous avez travaillé dans un média « ancré » ; en quoi le contact avec le terrain et les lecteurs responsabilise?

– J’ai la chance d’avoir fait de nombreuses années de locale, dans une demi-douzaine de villes, avant de travailler au service économique et social et à la politique, ce qui permet de ne pas se faire « balader » par les arguments des uns et des autres. J’ai dirigé le service politique pendant sept ans au siège avant de partir à Paris, où j’ai été journaliste parlementaire puis éditorialiste.

Pour moi, le journalisme hors-sol, c’est la mort du journalisme. Les journalistes qui participent aux débats de salon, non seulement ne rencontrent jamais de lecteurs, mais ne fréquentent même pas les couloirs du Parlement, les débats dans l’Hémicycle, les journées parlementaires ou les universités d’été. Ils méprisent la presse régionale, dont la proximité avec le lectorat constitue la première exigence professionnelle. Dire que « le terrain pollue l’esprit », c’est refuser que la réalité ne se conforme pas à votre lecture du monde et mépriser ceux pour qui on travaille. Mais cette déconnexion du terrain vaut aussi pour un certain nombre d’élus nationaux. Mais si élus et journalistes sont en dehors des réalités, il ne faut pas s’étonner de la montée des « anti-système ».

Ce constat de déconnexion et de porosité médias-politique vaut-il aussi en région?

– La locale est l’école la plus exigeante parce qu’elle vous confronte chaque jour et immédiatement à vos donneurs d’information et à vos lecteurs ou auditeurs. Cette proximité tranche avec un journalisme qui est trop souvent un journalisme de centre-ville, par opposition aux périphéries ; pour gens inclus, par opposition aux catégories défavorisées ; et institutionnel, par opposition à tout ce qui relève du participatif.

Le journalisme de locale échappe partiellement à un problème plus général des rédactions nationales : l’organisation des rédactions par spécialités ou par lieu (l’Assemblée, le Sénat, le PS, LR…), qui nourrit la connivence et empêche la confrontation éclairante entre les points de vue.

Propos recueillis par Mikaël Faujour

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