Club de la Presse de Bretagne

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[Temps fort] Témoignages de journalistes à la suite des violences policières du 2 juin 2016 à Rennes

Dès le début des manifestations contre la loi Travail, le Club de la Presse de Bretagne a alerté les organisateurs et les autorités des difficultés croissantes rencontrées par les journalistes dans l’exercice de leur mission d’informer lors de ces manifestations. Jeudi 2 juin 2016, plusieurs reporters ont été violemment pris à partie par des membres des forces de l’ordre, qui n’ont pas hésité à les bousculer et à les matraquer, alors même que leur qualité professionnelle ne faisait aucun doute (brassard et casque « presse », caméra siglée…). Une étape inadmissible a été franchie. Afin de mieux comprendre la difficulté éprouvée par les journalistes pour travailler sans craindre pour leur sécurité, nous avons décidé de publier le témoignage des professionnels victimes de violences policières ce jeudi 2 juin 2016 à Rennes:

Ces violences policières nous empêchent de travailler correctement

Depuis jeudi soir c’est un peu l’emballement sur Internet, avec du qui-frappe-qui et du qui-harcèle-qui. A partir d’une séquence brute de mes images, Twitter s’est pris les cheveux dans le ventilateur, avec mon nom revenant dans tous les sens, et j’ai dû un peu batailler pour re-contextualiser tout ça.
Pour certains, nous sommes (le groupe de journalistes que nous formions au moment des faits), le symbole « d’une répression policière inexcusable, ou d’une presse qu’on tabasse ». Pour d’autres, « nous sommes hargneux à l’encontre de ces deux malheureux policiers esseulés, qu’on empêche de faire leur boulot ».


La réalité des faits est celle-ci :

Linda (M6), Vincent (Photo Abaca Press, collaborateur Libération), Emmanuel (Photo indépendant- publications dans VSD, le Point, etc.) Thierry (agence Signatures, publications dans Le Monde, Libération, Pèlerin, etc.) moi-même (France3), Jérémie (Agence Wostok, publications dans L’Express, Le Figaro, etc.), Jean-Claude (agence Réa), avons accompagné le mouvement des manifestants vers la rocade, sur le début de la route de Saint-Brieuc. On a beaucoup couru (depuis Villejean), et les manifestants joyeux chantaient déjà « La rocade est à nous ».
Quand ont surgi derrière nous les véhicules du peloton de la Section d’Intervention.

La vidéo AFP (prise de derrière), est visible au bas de l’article de Libération ici: http://goo.gl/zXGJvl.

Elle montre les véhicules roulant à vive allure au milieu des manifestants (avec d’ailleurs une photo de Vincent pour illustrer l’article). Une autre photo, prise par Jérémie illustre un article de L’Express.  Cette photo est la dernière que prendra jamais cet objectif, il a été fracassé juste après par un coup de matraque.

objectif-jeremie


Les véhicules arrivent jusqu’à nous, et nous ont « serré » sur le bas-côté, alors que les manifestants reculaient (très vite) ou disparaissaient dans les talus bordant la quatre voies. Presque immédiatement, il ne reste que Vincent, Emmanuel et moi dans ce périmètre, plus deux ou trois manifestants, très en avant du mouvement de foule.
Les policiers surgissent alors « comme des diables en boîte » des camionnettes, et à cet endroit-là, ils ne trouvent que nous à proximité. (Le gros des manifestants est bien 20 mètres en arrière et recule encore).
Emmanuel est immédiatement matraqué une première fois, par un policier, qui se dirige ensuite vers moi pour repousser violemment l’objectif de ma caméra, juste au moment où dans mon champ, un autre policier s’apprête à tabasser une deuxième fois Emmanuel.

Emmanuel  s’écarte et revient vers un groupe de manifestants en amont. J’ai pensé alors que des manifestants ont dû réussir à passer, je continue donc un peu vers la rocade mais il n’y a presque plus personne sur la bretelle (direction nord), à part une autre camionnette de policiers. Je reviens donc vers les échauffourées, à 20 ou 25 mètres de moi. Et j’aperçois alors Vincent au sol, couché sur le dos, qui ne bouge plus.

Je suis choqué quand je réalise que c’est Vincent qui nous accompagnait à l’instant.
Et je ne le filme pas. Jusque là j’étais en REC permanent, mais là je coupe l’enregistrement et je cours vers lui pour lui porter secours.

C’est Emmanuel qui filme la scène.

Vincent est sonné, inerte, il ne répond pas quand je lui parle, et sincèrement à ce moment-là je suis vachement inquiet pour lui.
Il revient enfin à lui, alors que Linda (M6), et Emmanuel nous rejoignent.
Vincent explique qu’il s’est fait matraqué très violemment par un policier, au visage.
Il est sonné, mais se relève et il est très énervé, à tout le moins.
Là passent les policiers, et Vincent vitupère. Linda, également victime de brutalités policières sur les manifestations précédentes, crie : « y’en a marre du traitement de la presse ici à Rennes ».
C’est le début de la séquence vidéo que tout le monde a vu sur Internet.

Vincent s’explique vivement avec l’un des policiers, demande pourquoi on l’a assommé comme ça? Pour quelle raison les policiers cognent les journalistes? Le policier dit que ce n’est pas lui. Emmanuel, Linda et moi-même filmons l’altercation.

Nous traversons le talus vers la bretelle sud. Vincent continue de demander pourquoi il a été frappé. Le policier empoigne Vincent, c’est pour cette raison que Linda décide de se rapprocher. Quand l’autre policier arrive, sans se poser de question, éjecte Linda sans ménagement qui filmait l’altercation de plus près. Beaucoup diront qu’elle a « mis la camera dans le nez des flics ». Très sincèrement, tout le monde sur place pensait que Vincent allait s’en prendre « encore » une autre. Et il faut comprendre qu’on était quand même très énervés nous aussi, par ces coups répétés, et l’assommage en règle de Vincent qui nous avait particulièrement choqués. Cette éjection de Linda n’a pas aidé. Je contourne le groupe (le policier énervé remonte sa cagoule), et l’on voit alors un autre photographe (Thierry) demander aux policiers de se calmer.

Puis l’autre avance et me bouscule à nouveau violemment la caméra, je gueule, parce que là franchement j’en ai marre qu’on bouscule mon instrument de travail à longueur de temps, je lui touche l’épaule et je crie ce qui restera à jamais dans les annales de la poésie télévisée « putain merde! ». Il se retourne et me met un coup de matraque.

Nous continuons de marcher vers la rocade, les manifestants sont plus loin.

Sarah (journaliste Free Lance) qui nous a rejoints, demande aux policiers pourquoi ils ne portent pas de matricule. L’un des policiers répond « ordre de la hiérarchie », deux journalistes confirment ces propos.

Voilà, c’est cet enchaînement que je tenais à expliquer. Un texte que nous avons revu ensemble, Vincent, Linda, Emmanuel, Julie (du club de la presse de Rennes et de Bretagne) et moi-même.

Ce rush qui a tant circulé dans les média est bancal. Il n’est que la conclusion d’un épisode violent précédant la scène. Il est utilisé et détourné, pour faire dire à peu près ce qu’on veut : des violences policières ou du harcèlement de la part des journalistes.

Nous avons eu peur pour Vincent et pour nous-mêmes.

Ces violences policières (et ce ne sont pas les premières) nous empêchent de travailler correctement.

Bruno Van Wassenhove, avec Vincent Feuray, Linda Kerfa, et Emmanuel Brossier. 

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