JEAN-MARC MANACH, Journaliste hacker

Ce journaliste d’investigation (Le Monde, Libération, Slate, Arrêt sur Images, etc) est spécialiste d’Internet et des questions de surveillance et de vie privée. Il interviendra lors d’une conférence demain à Rennes, dans le cadre du Festival des Libertés Numériques.

Comment les citoyens sont-ils passés d’une attitude indifférente vis à vis de la surveillance de masse à une position quasi-paranoïaque ?

– C’est l’affaire Snowden en 2013 qui a changé la donne. Avant ses révélations, nous étions très peu de journalistes à nous intéresser à ces questions. On nous disait qu’on était paranos. Depuis, la tendance s’est inversée et tout le monde a peur ! Idem pour les fameuses boites noires de la loi sur le renseignement, qui a été vu comme un système qui permettrait une surveillance généralisée, ce qui n’est pas le cas. Même les journalistes s’y sont parfois fait prendre : j’ai plusieurs fois eu l’occasion de faire des factchecks des « révélations » du Monde à ce sujet. L’affaire Snowden m’a rassuré d’une certaine manière : on n’avait jamais eu accès à autant de documents sur la NSA ! En fait, on associe souvent la NSA à la surveillance de masse, alors que la NSA fait de la collecte en vrac. C’est un terme qui définit bien ce qu’ils font. On pourrait comparer cela avec la démarche d’un chercheur d’or : il va collecter plein de cailloux dans la rivière mais ne cherchera qu’une seule pépite. C’est en partie là-dessus que je reviendrai lors de la conférence de demain.

Aujourd’hui, les journalistes sont-ils davantage conscients de l’utilité de protéger leurs données et leurs sources ?

– Globalement, ils en sont conscients mais ne passent pas à l’action. Une bonne partie des journalistes n’est de toute façon pas confrontée aux lanceurs d’alerte et ne ressent pas le besoin de se former là-dessus. De plus, ils sont encore peu formés dans les écoles de journalistes sur ces questions. Cela a commencé à évoluer doucement après l’affaire Snowden : je suis sollicité de plus en plus, comme à l’IUT de Lannion, pour enseigner la manière de protéger ses données. Il est vrai que c’est un domaine très technique et complexe, qui est long et difficile à appréhender. Pourtant, c’est fondamental : car le jour où vous en aurez besoin, ce sera trop tard. Il n’y rien de pire que le faux sentiment de sécurité.

Vous vous définissez comme un journaliste hacker. Qu’est-ce cela signifie à vos yeux ?

– A la fin des années 1990, je découvre Internet. A l’époque on diabolisait les hackers comme des pirates de l’informatique avec sweat à capuches et masques d’anonymus sur la tête. En réalité, ils étaient payés pour détecter les failles informatiques dans des systèmes. C’est grâce à eux que je me suis formé. Un hacker, c’est avant tout un état d’esprit : il doit trouver les failles. Et ça vaut pour un journaliste. S’il ne peut pas rentrer par la porte, il rentrera par la fenêtre pour obtenir une information. Moi, mon terrain d’investigation, c’est Internet. C’est presque un nouveau métier, en tout cas une nouvelle façon de l’appréhender.

Propos recueillis par Anna Quéré