Trois questions à Michel Le Bris (Étonnants voyageurs) : « Les artistes captent mieux le nouveau que les théoriciens »

Saint-Malo accueillera du 8 au 10 juin la 30ème édition du Festival Étonnants voyageurs. Michel Le Bris, le fondateur de ces rencontres, nous explique pourquoi « la littérature dit le monde ».

Cette année encore, votre éditorial donne le ton. Pourquoi son titre « Etat de crise » ?

Les romans se déploient dans les situations de crise qui créent un suspense. Ils naissent de réalités contradictoires dont l’issue n’est jamais simple. Que voyons-nous depuis quelque temps ? L’envie d’en découdre, la simplification, le plaisir de l’invective qui empêche l’autre de répondre. Les extrêmes montent, la démocratie représentative est contestée. Nous devons nous interroger là-dessus, car si la vérité est souvent décevante, les séductions du mensonge sont infinies. Ce sera l’une des thématiques du festival. Où en est la démocratie ? Comment se fabrique le mensonge ? Mona Ozouf, Jean Viard, Alaa al-Aswany, Marc Weitzman, notamment, en débattront. La démocratie n’est pas d’abord la loi de la majorité, ni la protection des minorités. Avant de faire société, il faut reconnaître ce qui est irréductible chez l’individu, sa singularité. La littérature le dit à sa façon.

Quelles autres thématiques sont proposées ?

L’Europe demain, avec cette question: la culture est-elle notre langue commune ? En débattront: Laurent Gaudé, Jean Christophe Spinosi, Denez Prigent et Dominique A. Nous nous interrogerons aussi sur le grand retour des mythes avec une actualité : la conclusion de Games of throne, la parution d’un inédit de Tolkien ou les 50 ans de 2001, l’odyssée
de l »espace. Michel Ciment, Alain Damasio et Muriel Barbery échangeront sur ce sujet. Fidèles à notre vocation francophone, nous écouterons David Diop et 14 jeunes écrivains dire l’Afrique, où nous étions allés lors de l’édition 2010.

Les artistes disent-ils mieux le monde que les théoriciens?

Ils savent dire ce qui arrive, ce qui va surgir, et mettre des mots dans lesquels nous allons nous reconnaître. Bob Dylan, bien avant Mai 68, faisait entendre ce qui animait la jeunesse du monde, mieux que les éditorialistes de l’époque. Les créateurs captent le nouveau. Les spécialistes, en sciences humaines ou économiques, eux, s’appuient sur des grilles de lecture d’avant. Voyez aussi le climat sectaire qui se développe dans certaines universités , où les individus sont d’abord vus comme les membres d’une communauté de race, de religion, de sexe. Ce qui amène à une police de la pensée et un risque de fragmentation. Notre conception de la citoyenneté n’est pas celle-là. Il faut revenir au récit, à la fiction. Le journalisme qui prend son temps y participe. Lorsqu’il sait le faire et que la possibilité lui est donnée.

Recueilli par Paul Goupil