Citad'elles, le magazine réalisé à la prison des femmes: de l'info "sincère"

xfxpxq-XTrois fois par an, depuis 2012, un groupe de détenues du Centre pénitentiaire de Rennes réalise un magazine indépendant et gratuit, financé grâce à des fondations privées. Audrey Guiller, journaliste indépendante, qui travaille avec les rédactrices de Citad’elles, décrit la façon dont est confectionné chaque numéro et en tire quelques enseignements pour le journalisme.

« Si le projet est devenu réalité, c’est grâce à un travail de groupe: Alain Faure coordonne, Anne-Héloïse Botrel est le trait d’union avec l’administration pénitentiaire, Delphine Marie-Louis et Agathe Halais apportent leurs compétences en matière graphique et illustration. L’idée était que ce magazine devait avoir une vraie ambition journalistique, sur le fond et sur la forme. En tant que journaliste, j’écoute les femmes qui proposent des sujets et je les aide à les réaliser. »

« Chaque semaine, nous nous retrouvons. Les femmes amènent leur sujet, elles ont appris à le présenter, à dire ce qui les fait vibrer: une lecture, un fait de leur quotidien. A celles qui ont peur d’être « censurées », nous disons : nous faisons un magazine, pas un brûlot. Les faits doivent être vérifiés, on donne la parole aux personnes impliquées. Une fois, un papier avait heurté les surveillants, malgré la relecture de l’administration. L’humour est mal passé, on en a tenu compte. Notre but n’est pas de braquer les gens qui travaillent ici.

« Une fois le sujet retenu, on examine la façon de le faire. D’abord, comme elles n’ont pas accès à internet, je les aide à trouver de la documentation. « Dites-moi un mot, je cherche pour vous. » Si on doit interroger quelqu’un, je leur demande de préparer des questions. Nous faisons des mails pour prendre contact, que j’envoie. Certains entretiens ont lieu par téléphone; parfois, des interviewés viennent à la prison. Ainsi, Adeline Hazan, contrôleuse générale des lieux de privation de liberté; une hypnothérapeute, ou la présidente des visiteurs de prison. Lors de ces entretiens, la rédactrice est actrice de la rencontre, elle accueille, met à l’aise, avant de poser ses questions.

« La phase d’écriture n’est pas la plus facile. Certaines n’ont pas connu l’école ou très peu, certaines viennent d’autres pays. Parfois, elles ont du mal à sortir d’elles-mêmes, à écrire en pensant aux lecteurs. Une de nos innovations, c’est la chronique « Vécu ». Avec la rédactrice, nous mettons en forme ce qu’elle m’a raconté, avec le souci d’être clair, de donner les détails significatifs. Par exemple: une femme qui a du mal à écrire voulait dire sa souffrance d’être privée de ses enfants, que personne ne lui amène. Nous avons envoyé des questions à un juge d’application des peines, elle s’est accrochée à son papier qu’elle était fière ensuite de partager avec les autres: « tu vas lire mon sujet… »

« Ces femmes qui se voient renvoyer ce qu’elles ont détruit dans le passé peuvent, là, reconstruire des choses venant d’elles-mêmes. Il y a plusieurs manières de s’exprimer: les conseils beauté, les recettes cuisine, les soins corporels… Une vraie innovation: la rubrique « J’ai envie », avec ses dessins et son graphisme particulier. C’est parti de l’une d’elles qui voulait « quelque chose de plus léger. » Elle a fait passer une feuille où les filles notaient leurs envies, et elles s’y sont toutes mis. Des exemples: « Envie de respirer de l’air pur »; « De prendre ma mère dans mes bras »; « De dire à mon père qu’il me manque »…
Dans Citad’elles, elles ont le droit de dire leurs rêves, leurs difficultés. Chaque papier leur tient à coeur.

« Quand on débriefe le numéro qui vient de sortir, les détenues rapportent les réactions de leurs familles, qui apprennent des choses qu’elles ne savaient pas, et sont souvent fières de ce que leur proche a écrit. Le magazine est aussi un espace de confidences, d’émotions, de pleurs qui peuvent s’épancher.

« Ici, le sujet vaut par son intensité. On s’affranchit de la mode , des tendances, du robinet de l’actualité. Les filles croient en ce qu’elles écrivent, on n’est pas sur une chaîne d’info en continu! Ce n’est pas de la « bonne info », mais de l’info sincère, qui a du sens pour celles qui écrivent. Est-ce toujours le cas dans les magazines? »

Recueilli par Paul Goupil.