Christophe Gimbert et les dix ans du master journalisme de l'IEP de Rennes

Dix ans déjà. Le master « Journalisme: reportage et enquête » à Sciences po Rennes a trouvé une place reconnue parmi les formations en France. Son responsable, Christophe Gimbert, relit cette histoire féconde pour la profession.

Quelle idée a présidé à la création de ce master en 2006 ?

– « Au milieu des années 2000, le directeur de l’époque à Sciences po, Erik Neveu, lui-même spécialiste des médias et du journalisme, ainsi que les chercheurs en sociologie du journalisme au laboratoire Arènes (ex-Crape), auquel est adossé l’établissement, ont pensé qu’il y avait une place pour une offre de formation un peu différente des cursus habituels des écoles de journalisme. Autour de deux dimensions : la couverture et l’analyse des faits sociaux, par le terrain et les méthodes des sciences sociales, et le temps long. Cette idée menait naturellement à défendre deux genres majeurs dans ce domaine : le reportage et l’enquête. En un an, c’était un vrai défi !

Il faut se rappeler qu’à l’époque, tout le monde ne jurait que par l’information continue, le « faire bref ». On nous disait qu’un article d’information sur internet ne devait pas dépasser 1.000 signes, que la presse papier allait disparaître. Donc, il était assez audacieux de défendre cette orientation, que Roselyne Ringoot, la première directrice du master, a confortée par la suite. Entre temps, étaient nés Médiapart, XXI et plus généralement les mooks. On découvrait qu’une bonne et longue enquête diffusée sur le net, ça se lisait ; même la télé s’est remise à faire des sujets de plus d’une minute ! »

Qu’est-ce qui a changé en dix ans ?

– « Nous avons fait évoluer l’offre de formation, qui, depuis la rentrée 2016, dure désormais deux ans sur la 4e et la 5e année, en intégrant les usages et les compétences numériques, la nécessité de défricher des nouvelles approches comme le traitement des données au service de l’enquête. On a développé la radio grâce à Canal B; nous mutualisons des cours de télévision avec l’Ecole supérieure de réalisation audiovisuelle; nos étudiants font des hackathons avec des étudiants en informatique, en graphisme…

La colonne vertébrale de la formation repose toujours sur la culture générale, acquise jusqu’à la 4e année, et les méthodes de sciences sociales, comme l’apprentissage de la socio-ethnologie pour mieux appréhender la notion d’immersion dans les mondes sociaux auxquels les étudiants doivent se frotter.

On met l’accent sur l’immersion dans les mondes sociaux en produisant chaque année un webdocumentaire. L’an passé sur les grands empires familiaux rennais, l’année d’avant sur les sans-papiers, sans-emploi, sans-domicile, ou précédemment encore, sur le modèle socio-économique breton.

Notre objectif, c’est que les étudiants soient capables de proposer des sujets d’actualité originaux, de recueillir l’information sur place, d’élaborer une documentation ciblée, d’analyser la portée sociale des événements. Nous les recrutons parmi les candidats issus de la 3e année de Sciences-Po Rennes, mais aussi sur le concours de 4e année sur des épreuves spécifiques au journalisme, ce qui permet une mixité des profils. Seize places par promo.

Le master est désormais un grade master, et si nous ne sommes plus en co-accréditation avec l’université de Rennes 1, le compagnonnage historique avec le DUT Journalisme de Lannion se poursuit grâce aux liens des deux équipes, mais il n’est plus formel.

Pour l’animation, je suis le seul permanent à temps plein sur les deux années. Je travaille avec Benjamin Keltz, qui est maître de conférences associé à l’IEP en plus de son activité de journaliste indépendant, d’éditeur et d’auteur; des sociologues et des politistes sur les cours de sciences sociales, comme Erik Neveu qui intervient toujours, ou Denis Ruellan, et une dizaine d’intervenants professionnels journalistes, pour la plupart de Rennes, où le vivier est vraiment de qualité. La Bretagne reste la seconde région de France après la région parisienne en termes de cartes de presse attribuées. »

Où vont les diplômés ensuite?

– « Sur les 150 étudiants qui sont passés par ce master, une large majorité a rejoint la profession. Les enquêtes d’insertion, un peu plus de deux ans après l’obtention du diplôme, montrent qu’ils sont aux deux-tiers en situation d’emploi dans le journalisme, mais bien souvent encore en situation instable, pigistes ou CDD. Ce qui est le lot de la plupart des diplômés en journalisme, de cursus reconnus ou non. On n’observe pas vraiment de dominante, si ce n’est celle de la presse écrite, et de plus en plus, du web, avec des bifurcations vers la télé aussi. Ils et elles sont en presse nationale, quotidienne, magazine, autant qu’en presse quotidienne régionale. Certains ont créé leur magazine (Soixante-Quinze), ont rejoint des expériences de presse régionale en ligne concurrentes de la PQR (Mars Actu, Rue 89).

Plus récemment, quelques-un(e)s se sont installé(e)s comme correspondants pigistes pour plusieurs médias français à l’étranger, comme en Russie, en Norvège, en Irlande… Ils y traitent l’actualité et produisent aussi des reportages et des enquêtes de longue haleine. On se dit alors qu’on n’a pas été complètement inutiles dans leurs parcours… »

Recueilli par Paul Goupil