Trois questions à Isabelle Jarjaille

La journaliste rennaise est l’auteure d’un livre d’enquête intitulé ‘’Services publics délégués au privé : à qui profite le deal ?’’ qui paraîtra le 27 mars aux éditions Yves Michel.

Comment est née l’idée de réaliser cette enquête au long cours ?

Isabelle Jarjaille : J’ai commencé à m’intéresser aux sociétés autoroutes en 2014. A cette époque il y avait une grosse polémique sur cette question et une bataille de chiffres dans la presse. Je me suis alors demandée quelle était la rentabilité de ces sociétés privées qui gèrent un réseau public, et pourquoi cette manne des péages arrive dans la poche du privé et non de l’État. J’ai publié plusieurs articles à ce sujet dans Basta Mag, Ouest-France, etc. En 2016, j’ai eu envie d’aller plus loin et d’écrire un livre en élargissant le sujet au lobbying qu’exercent d’autres sociétés du BTP : il en ressort un enquête et des révélations sur les autoroutes, les aéroports, les ports, les lignes à grande vitesse, l’eau potable. De concessions en concessions, que devient l’intérêt public ? A qui profitent-elles? Pour les autoroutes, l’État se prive de 4 milliards de dividendes par an !

Avez-vous rencontré des difficultés à mener cette enquête ?

J’ai enquêté de juillet 2017 à fin novembre 2017. Le gros du travail a surtout consisté en une importante recherche documentaire : j’ai épluché des rapports de la Cour des comptes ou des actes publié au Bulletin Officiel, par exemple. Cela demande du temps de les chercher, et surtout de les analyser : il s’agit de documents techniques qui sont difficiles d’accès quand on n’a pas l’expertise. J’ai aussi essayé de comprendre comment étaient prises les décisions politiques, quand des contrats sont signés avec le privé : j’ai interviewé des décideurs, comme Dominique Bussereau, ancien secrétaire d’État chargé des transports, par exemple. En revanche, celles qui ont refusé de me répondre, ce sont les sociétés privées : Vinci, Suez ou Veolia. Une omerta complète !

Vous êtes journaliste pigiste. Comment avez-vous mené de front la réalisation de ce livre et votre travail au quotidien ?

Je travaille pour diverses rédactions, j’ai deux enfants en bas âge et un conjoint avec des horaires atypiques. Autant dire que cela n’a pas été simple ! De plus écrire un livre n’est pas rémunérateur : je vais gagner une somme dérisoire au vu des 4 mois de travail à temps complet consacrés à cette enquête. Mais j’ai aussi beaucoup appris. Aujourd’hui, je m’organise bien mieux qu’auparavant, je suis beaucoup plus efficace. Et surtout, j’ai acquis une expertise dans ce domaine, qui porte ses fruits : Mediacités a publié mon enquête sur le contrat de Vinci pour Notre-Dame-des-Landes en janvier 2018, et vient de me commander de nouveaux papiers.

Propos recueillis par Anna Quéré