Karl Laske, journaliste d'investigation chez Mediapart

Jeudi 22 septembre, aux Champs libres, avec Aurore Gorius, journaliste indépendante, et Serge Michel (Le Monde),  il témoignera sur le journalisme d’investigation, mis en évidence par exemple avec les Panama papers. Karl Laske, journaliste à Mediapart, s’explique pour la UNE. Pour lui, le travail d’enquête s’impose ici aussi:  » Des pans entiers de la société sont à l’abri des regards. »

De Libération à Mediapart, quelles leçons de votre parcours?
« J’ai toujours eu envie d’orienter mon métier vers l’enquête, en le prolongeant par des livres. Ce fut le cas avec l’affaire ELF, la corruption internationale, Clearstream, ou, cette année, « Les cartels du lait » sur l’industrialisation de l’agriculture et ses dérives.
Avant Mediapart, que j’ai rejoint en mai 2011, j’ai travaillé 17 ans à Libération sur les affaires judiciaires et les enquêtes. Ce journalisme a du mal à vivre dans la presse quotidienne avec les contraintes d’actualité, les problèmes d’effectifs. Libérer une ou deux personnes sur des enquêtes n’est pas toujours simple. Les périodes d’affrontement politique provoquent parfois plus d’appétence des directions. Mais inversement, les périodes d’état de grâce nous sont défavorables. Les changements de propriétaires jouent aussi. La reprise par des intérêts privés de Libération et du Monde a réduit le pouvoir des équipes, et grignote leur indépendance. »

Comment se situe Mediapart?
« Sa priorité est l’enquête. C’est l’impératif de l’équipe, sans contrainte de flux, avec une liberté de publication plus grande, une équipe légère, des discussions moins pesantes. Nous avons fait un vrai bond en avant aujourd’hui, avec 120.000 abonnés.

Que pensez-vous des réseaux comme l’ICIJ ?
« Le consortium international représente une vraie force, et il crée justement un réseau d’entraide, et une forme de solidarité indispensable. Tous les dossiers ne se prêtent pas à une mobilisation commune – comme c’était le cas pour les Panama Papers -, mais le réseau peut-être un vrai point d’appui à l’international.
L’intérêt de l’enquête, c’est de pouvoir plonger dans des réalités multiples, et mettre nos compétences au service d’un dévoilement : qu’il s’agisse d’un système de corruption locale, d’une affaire d’Etat, ou d’un dossier de harcèlement sexuel couvert par l’administration. Les espaces d’enquête se sont considérablement réduits dans certains journaux et des pans entiers de la société restent à l’abri des regards. On le constate pour l’agriculture : c’est une rubrique qui a presque disparu des quotidiens généralistes. Ainsi les populations qui sont aujourd’hui frappées par la crise sont aussi plongées dans une forme d’isolement. Or cette crise ne tombe pas du ciel : des décisions politiques ont été prises, le plus souvent en connaissance de cause. La manière dont les firmes laitières étranglent les agriculteurs depuis la dérégulation, est un sujet d’enquête qui devrait mobiliser les journaux, faute d’intéresser les pouvoirs publics. Et ce n’est pas le cas. C’est donc notre devoir d’investiguer, précisément là où personne ne va. »

Recueilli par Paul Goupil