Trois questions à Michel Le Bris: "Les écrivains nous aident à penser le monde qui vient"

Le festival Étonnants voyageurs, qui s’est déroulé du 19 au 21 mai à Saint-Malo en est à sa 29e édition. Son fondateur, Michel Le Bris, répond à nos questions. Il explique notamment son édito « Refaire le monde », qui présente ce rendez-vous de « la littérature-monde en français ».

Comment se porte Étonnants voyageurs, que vous aviez lancé en 1990?

M L-B: Bien. Le festival reste fidèle à ses combats du début, malgré des soucis financiers préoccupants. Nous accueillons plus de 200 invités, dont Jean-Marc Gustive Le Clézio, Dany Laferrière, Marc Dugain, la romancière turque Asli Erdogan, les réalisateurs Romain Goupil et Stéphane Breton, le dessinateur Enki Bilal… A la suite des débats de l’an passé, nous publions un recueil intitulé Osons la fraternité, où une trentaine d’auteurs s’engage pour un accueil humain des migrants. Il y a un peu plus de dix ans, nous avions lancé un manifeste pour une littérature-monde en français, signé par 44 écrivains. Je constate qu’Emmanuel Macron, dans son discours sur la francophonie, a repris la fin de notre manifeste. Sur ce thème de la circulation de la langue, plusieurs ateliers vont permettre aux auteurs, éditeurs et libraires de s’exprimer. Nous nous tournons depuis plusieurs années vers les jeunes. La journée des collégiens, le 17 mai, sera le premier temps fort du festival. Huit classes d’Ille-et-Vilaine ont réalisé un journal à partir d’un roman. Les lycéens auront leur journée et un concours de nouvelles pour les 11-18 ans est présidé par Sorj Chalandon. Nous considérons la littérature comme un vaste ensemble où il n’y a pas de genre mineur. Je me souviens d’un amateur de polars, venu pour James Crumley, qui a créé des personnages de détectives déjantés. Eh bien, il a découvert à cette occasion, et avec enthousiasme, Jim Harrison.

« Refaire le monde », votre édito: pouvez-vous expliquer?
– Cela veut dire que le monde nouveau qu’il nous faut bâtir, sera pensé, mis en romans, poèmes, musiques, en œuvres, ou sera subi. La littérature, la fiction, c’est ce qui fait tenir le monde, car elle produit de l’imaginaire, de la création. C’est le contraire d’une pensée sclérosée. Les réalistes peuvent ricaner mais un poème ou une musique peut mieux rendre compte du monde qui bouge qu’un discours. Les chansons de Dylan nous faisaient sentir ce qui allait se passer en 1968. Cette année, nous avons ouvert nos portes à des photographes, des cinéastes: nous avons besoin de leur vision. Nous nous intéressons à l’invention du futur, en complicité avec  la revue trimestrielle We demain qui entend réfléchir « pour changer d’époque ».

Et les journalistes, quel rôle leur voyez-vous ?
– Leur place est essentielle: la journée de la liberté de la presse nous a rappelé que dans de nombreux pays, ils ne peuvent exercer leur métier et qu’ils dérangent les puissants. Mais leur responsabilité est immense. Observez les vertus critiques que vous appliquez aux autres: rigueur, refus de la connivence, de l’info-spectacle. Mais c’est à la profession de mener cette réflexion.

Propos recueillis par Paul Goupil.