Trois questions à … Thomas Frinault, maître de conférences à Rennes II : « les sondages, la presse et la présidentielle »

A chaque élection présidentielle, les sondages et leur poids sur le débat politique et les médias font l’objet d’interrogations. On sait que Ouest-France a décidé de ne pas en réaliser et de les publier de façon limitée. Le Monde a récemment réalisé une enquête sur « la fabrique opaque des sondages », en pointant notamment leur difficulté à sonder les jeunes et les classes populaires. Nous avons interrogé Thomas Frinault, maître de conférences en science politique à Rennes II.

Comment jugez-vous la prise de distance d’Ouest-France par rapport aux sondages ?

– Le journal, qui a une pratique modeste des sondages, a fait un choix éditorial fort en refusant de se prêter au jeu qui sature la pré-campagne. On pourrait interpréter le message d’Ouest-France comme suit : revenons à un traitement journalistique de la campagne basé sur le débat d’idées et les controverses, quitte à s’autoriser la publication de sondages à l’approche du scrutin.

Y a-t-il un bon usage des sondages pré-électoraux ?

– D’abord, le sondage électoral ne pose pas les mêmes difficultés que les sondages portant sur des questions d’opinion. Lorsque les enquêtés indiquent le candidat qui a leur faveur, il n’y pas le risque, comme avec les questions d’opinion, d’obtenir des réponses improvisées dans l’urgence, sans recul et parfois sans réelle maîtrise du sujet. Par ailleurs, rappelons que le sondage électoral est finalement le seul qui va réellement se confronter à un résultat tangible, le scrutin. D’où son importance pour les instituts de sondage.

Mais ce type de sondage pose la question de sa solidité pour deux raisons. Celle de la temporalité d’abord. Réaliser les sondages préélectoraux très en amont du scrutin n’a pas beaucoup de sens en termes de pronostic. Celle de sa représentativité ensuite. Lorsqu’on a affaire à des sondages qui tournent autour d’un millier de répondants, c’est assez faible. A fortiori si on considère que les répondants ne sont pas complètement identiques à ceux qui refusent de répondre, et qu’une partie des répondants fait état d’un choix susceptible d’évoluer. Sans compter que leur réalisation sur internet, bien plus économique, introduit aussi des biais en termes de représentativité. Une enquête du Monde a d’ailleurs récemment mis en évidence un système « low cost » où un petit nombre de personnes participe à de nombreuses enquêtes.

Quel est leur impact sur les élections présidentielles ?

– Ils pèsent sur les candidatures et leur légitimité perçue : Jacques Chirac en 1995 face à Édouard Balladur ; Ségolène Royal en 2007 qui se déclare et affermit sa crédibilité sur la base de sondages; ou François Hollande au contraire, qui ne se représente pas, notamment en raison de sondages défavorables.

Se prêter au jeu des commentaires de sondages six mois avant l’élection tend par ailleurs à reléguer l’idée d’un vrai débat au profit d’une couverture de campagne sur le mode « course de chevaux ».
Dans le fond, les sondages peuvent polluer la campagne, même si ceux publiés en fin de campagne sont en revanche utiles à l’électeur pour qu’il puisse voter en toute connaissance de cause.

Mais quel est l’effet réel des sondages ?

– Il n’est pas mécanique et invariable, mais il peut jouer de façon contraire, en particulier chez les plus indécis. Ils peuvent rallier le camp annoncé vainqueur et on parlera d’effet « bandwagon ». Ils peuvent au contraire soutenir ceux qui sont derrière et on conclura à un effet « underdog ». La dynamique est ainsi faiblement prévisible.

C’est depuis l’élection présidentielle française de 1965 que nous observons une poussée continue des sondages en campagne, jusqu’à la saturation. Aux médias de réfléchir aux conséquences.


Propos recueillis par Paul Goupil