Brigitte Chevet : "Dans le documentaire, on prend son temps"

« Les rumeurs de Babel », son documentaire sur le quartier de Maurepas à Rennes, dans les pas du poète Yvon Le Men, a été l’un des événements de la fin 2017. Brigitte Chevet, 54 ans, explique ce travail d’immersion, proche du journalisme d’enquête longue, qui dose l’émotion et la compréhension du réel.
– Le quartier de Maurepas à Rennes et Yvon Le Men, ça démarre comment?

– « C’est une longue histoire. J’étais allée rencontrer ce poète, pour comprendre ce qui l’animait. Sa poésie, presque documentaire, réaliste, m’intéressait. Moi qui suis de formation journalistique, j’étais à la recherche d’un langage autre pour parler de la réalité. J’avais imaginé voyager avec lui. En fait, j’ai été ramenée dans ce quartier près duquel j’ai grandi. Yvon y avait partagé la vie des habitants pendant trois mois en 2015 et y avait fait des rencontres inoubliables comme Pascal, l’illettré ou Dania, la jardinière. Il avait été impressionné par le bruit, la pauvreté, la violence mais aussi la solidarité, dans un quartier « pas facile mais émouvant ». Un jour, il me dit: je rencontre des gens, viens! Là, j’ai tourné des moments forts et ça a été le déclenchement. J’ai réutilisé son texte, j’ai reconstruit des scènes vues. J’ai découvert que sa langue à lui fonctionnait dans Maurepas; il est à la fois un personnage du film et l’auteur du texte. Il a joué le jeu en me laissant une grande liberté. Quand on a présenté le travail dans une salle du quartier, la salle de 350 places était trop petite, le public était socialement mélangé, et l’atmosphère était incroyable, bouleversante. »

– Qu’est-ce qui fait un bon documentaire?

– « J’ai fait des choses très différentes comme un film sur l’énergie solaire, un 26′ sur les migrants à Rennes…La force de l’image, c’est qu’on prend les gens de plein fouet. On est avec eux. Il faut maîtriser cette approche émotionnelle, la doser avec une compréhension du réel. Le film sur le solaire m’a pris 6 ans. On écrit beaucoup avant de réaliser, on élabore avant de filmer. Ensuite, une caméra, ce n’est jamais neutre: sa position, sa hauteur, sa focale, induisent une relation différente avec les gens. »

– Avec votre expérience, quel regard portez-vous sur le journalisme qui s’invente aujourd’hui?

– « Les journalistes ne sont guère aimés. Une des explications est que trop de médias ne résistent pas à la dictature de l’actu, au vite dit, vite commenté. XXI, Ebdo, Mediapart, inventent un journalisme qui prend son temps. Ils reprennent le travail de certains documentaires, posent des questions, grattent sour le vernis de l’info instantanée. Ce chemin n’est pas assuré: il faut que les lecteurs s’abonnent. Mais le journalisme, c’est toujours cela: parler du réel, chercher, ne pas raconter de conneries. »

Recueilli par Paul Goupil

«Les rumeurs de Babel», documentaire réalisé par Brigitte Chevet, dans le quartier de Maurepas à Rennes, sera diffusé jeudi 18 janvier sur les chaînes locales bretonnes : 20h30 sur Tébéo et Tébésud ; 21h sur TV Rennes. Le replay sera ensuite disponible sur le site de ces chaînes.